Le film sur Ben M’hidi bloqué provoque une crise politique !

Le film sur Larbi Ben M’hidi, du réalisateur Bachir Derraïs, est interdit officiellement de projection par décision du ministère des Moudjahidine, soutenu par son homologue de la Culture.

Prévu pour ce mois de septembre, une commission doit, finalement, examiner son contenu, ont-ils déclaré. La nouvelle a suscité beaucoup d’émoi. La famille Ben M’hidi Bachir a réagi en soutenant Bachir Derraïs. Ce dernier dénonce.

«Je ne suis ni un fossoyeur de l’histoire, ni un cinéaste du pouvoir, ni même un contrebandier de la Révolution. J’ai l’obligation de faire un film honnête et propre, loin de toute propagande et glorification gratuites et habituelles.

Et je m’en fous si cela dérange certains», déclare, à chaud, Bachir Derraïs, réalisateur du long métrage sur Larbi Ben M’hidi, à la nouvelle de l’interdiction de la projection de son film décidée par le ministère des Moudjahidine. Prévu pour ce mois de septembre, le film tant attendu sur Larbi Ben M’hidi ne sera finalement pas projeté au grand public.

Dans un courrier adressé au réalisateur, le ministère des Moudjahidine explique que le film doit d’abord «passer par une commission du ministère pour savoir si son contenu est adapté au scénario initial ou pas».

La nouvelle a fait le tour des réseaux sociaux et suscité beaucoup d’émoi. Les réactions se sont vite multipliées, mais la première, elle, est venue de Aïn M’lila, la région natale de celui qui a présidé le Congrès de la Soummam.

Louze Djalal, un jeune scénariste et activiste politique culturel, natif de la région, apporte dans sa déclaration son soutien au réalisateur et dénonce : «Nous ne sommes pas surpris de voir le film sur Ben M’hidi censuré par ceux qui ne cessent de falsifier l’histoire depuis l’indépendance.

En ces circonstances regrettables, nous exprimons notre total soutien à Bachir Derraïs. Aïn M’lila, la ville natale de Larbi Ben M’hidi est derrière lui. Nous souhaitons que son film soit non seulement diffusé en Algérie, mais également dans les festivals internationaux afin que le monde découvre la grandeur et l’héroïsme du digne enfant de l’Algérie, Larbi Ben M’hidi», espère-t-il. D’autres, comme l’universitaire et journaliste Fodil Boumala, ont tenu des propos «virulents» envers le ministère des Moudjahidine.

Dans une déclaration publiée sur son compte Facebook, F. Boumala regrette que la décision de l’ancien chef de gouvernement Mouloud Hamrouche n’ait pas été suivie d’effet, à savoir la suppression du ministère des Moudjahidine. «Mouloud Hamrouche avait raison. Ce ministère, qui a enfanté des milliers de faux moudjahidine, comme l’avait dénoncé Youcef Mellouk, est devenue une institution de propagande et de détournement de fonds publics au nom de la légitimité historique», fustige l’universitaire.

Scénario

La décision du ministre des Moudjahidine a été appuyée, sans surprise, par son homologue de la Culture. Dans un tweet de Azzeddine Mihoubi, où il affirme que ladite commission est composée de «spécialistes dans le mouvement national et la Révolution algérienne», il explique que cette dernière a la tâche «d’examiner la compatibilité du film au scénario original, le respect des faits historiques et donnera son avis qui, selon lui, est obligatoire». «Le ministre a visionné le contenu du film à trois reprises.

Pourquoi n’a-t-il jamais rien dit ? Au contraire, il a bien apprécié. De plus, je le mets au défi de me donner les noms des membres de cette commission qui sont totalement méconnus. De ce fait, la tutelle ne fait aucunement confiance aux historiens indépendants qui ont collaboré avec moi, ni aux membres de la famille, ni même aux amis d’enfance et proches collaborateurs de Ben M’hidi que nous avons interviewés et filmés. Nos responsables veulent être plus royalistes que le roi», rétorque Derraïs.

Et au réalisateur d’ajouter : «En profitant de son statut de privilégiée auprès du président de la République, Khalida Toumi, ministre de la Culture d’alors a modifié, en 2011, 37 amendements de la loi sur le cinéma de 1967 dont celle qui soumet tout film historique au contrôle et à l’aval du ministère des Moudjahidine.

Elle a offert tous les outils de censure dont le pouvoir se sert aujourd’hui pour mettre la main sur toutes les créations. Des années plus tard, Khalida Toumi profite de sa retraite dorée avec un salaire de ministre à vie.

Quant au cinéma algérien, il se retrouve, comme tout le monde le sait, dans de sales draps.» Bachir Derraïs dit ne pas être contre l’examination de son film par une commission ministérielle, à condition que cette dernière «soit indépendante et composée d’historiens, de scénaristes et d’universitaires reconnus en Algérie».

Il a proposé notamment la participation des historiens Dahou Djerbal, Abdelmadjid Merdaci ou Benjamin Stora, du scénariste et critique de cinéma Ahmed Bedjaoui, de l’ancien chef de la Wilaya IV, Lakhdar Bouregaa, de l’ancienne ministre de la Culture Nadia Labidi, de l’ancien président de l’APN Karim Younes, du comédien Athmane Ariouat, du député Noureddine Aït Hamouda, de l’universitaire Fodil Boumala, ou de l’écrivain et neveu de Abane Remdane, Belaïd Abane… et la liste est longue. «S’il s’avère que mon film n’est pas conforme aux vérités historiques, je m’engage à le revoir», assure-t-il.

Sœur

Il a fallu deux ans de recherches entre l’Algérie, la France, l’Egypte et le Maroc au réalisateur avant l’entame de l’écriture du scénario et le tournage. Il dit avoir accumulé plus de 300 heures de témoignages. L’histoire écrite par Abdelkrim Bahloul, sur un texte initial de Mourad Bourboune, a été pourtant approuvée.

Le film a coûté en tout 4 millions d’euros (près de 600 millions DA), selon Bachir Derraïs dont 29% du budget global est alloué par le ministère de la Culture, contre 41% pour le ministère des Moudjahidine. Les 30% restants reviennent, selon lui, à sa boîte et ses partenaires. «Je n’ai pas changé le scénario initial. J’ai réalisé un film de fiction basé sur des faits réels, mais ce n’est certainement pas un film documentaire.

La tutelle doit juste savoir que tout réalisateur a une marge de manœuvre», explique-t-il. En parlant de la famille Ben M’hidi, Mohamed Larbi Merhoum, architecte, neveu de Larbi Ben M’hidi, qui porte aussi son prénom donné par sa défunte mère qui n’est que la sœur aînée du révolutionnaire, n’a pas hésité à s’exprimer sur le sujet. «J’ai vu le film en version prémontée et je ne vous cache pas que je suis resté scotché devant l’écran. Techniquement, il est d’une qualité époustouflante.

C’est un grand classique. C’est du lourd. Je suis très fier du travail accompli par le réalisateur», confie-t-il. Et d’ajouter : «Bachir Derraïs est un vieux du cinéma. C’est un grand réalisateur auquel je reconnais la compétence et le dévouement. Quand j’ai vu les tonnes de recherches qu’il a faites et le temps qu’il a consacré pour se documenter, j’ai été complètement rassuré.

Je parle bien évidemment en tant que neveu de Ben M’hidi, mais également comme tout Algérien qui a aujourd’hui 53 ans et qui en a marre qu’on lui raconte encore des conneries sur des gens de la trempe de Larbi Ben M’hidi.» Drifa Ben M’hidi, moudjahida et petite sœur de Larbi qui a assisté aussi aux réunions des Six quand ces derniers préparaient la Révolution dans la maison des Ben M’hidi à Constantine, est de l’avis de son neveu.

Jointe par téléphone, elle insiste sur le fait que l’histoire «doit être racontée comme elle est, sans rien cacher aux Algériens». «Je n’ai pas vu le film après le montage, mais j’ai été invitée par Bachir Derraïs qui m’a montré quelques parties de son projet.

Si c’est le contenu qui pose problème comme cela a été rapporté, alors je dis une chose aux concernés : monsieur Derraïs a tout donné dans ce film. Je ne pense pas qu’il a failli en quelque chose. De plus, c’est un admirateur de mon frère Larbi.

Il est venu nous voir avant même le lancement de son film. Maintenant, nous attendons de le voir pour pouvoir juger», confie Drifa Ben M’hidi. Son fils Ikbel est aussi de l’avis de sa famille. Dans une déclaration à El Watan Week-end, il affirme son soutien au réalisateur et ajoute : «Si le problème est dans le contenu et que ce dernier est basé sur des faits réels, notre soutien sera total pour Derraïs qui a fourni des efforts énormes pour la réalisation de ce film. Sinon, s’il s’agit de soucis purement techniques, à ce moment-là nous ne pouvons nous positionner car nous ne sommes pas connaisseurs en la matière», confie-t-il.

A propos des scènes qui montrent les querelles entre les chefs de la Révolution dont celle qui s’est déroulée en Egypte entre le patron de la délégation de l’extérieur, Ben Bella en l’occurrence, et celle de l’intérieur représentée par Ben M’hidi, Drifa Ben M’hidi atteste : «Cette querelle entre mon frère Larbi et Ben Bella est connue de tous les politiques et les militaires qui étaient là avant et après la guerre.

Tout le monde sait aujourd’hui que les chefs ne s’entendaient pas tous à l’époque. Il faut dire la vérité et ne jamais la cacher. Je sais que Larbi n’aimait pas Ben Bella. Mais même ce dernier le critiquait. Que chacun prenne ses responsabilités devant l’histoire. Si Larbi a fauté, il faut le dire. Et s’il a bien fait, il faut le dire aussi. Le plus important est qu’ils se sont tous battus pour l’indépendance de l’Algérie. Quant à l’histoire, pourquoi devons-nous lui mettre encore un voile après 56 ans de l’indépendance. Il faut la raconter à la génération d’aujourd’hui sans avoir honte. Elle est la notre malgré tout.»

Soummam

Dans cette scène commentée par la sœur, on voit Larbi Ben M’hidi en Egypte «faire la morale» à Ben Bella qui, en contestant la fameuse décision de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur, demande plus de prérogatives à Larbi afin de pouvoir convaincre, selon lui, Djamal Abdel Nasser. «Outré», Ben M’hidi, incarné par le brillant comédien Khaled Benaïssa, répond à Ben Bella : «Et nous, on fait quoi à l’intérieur ? Tu veux qu’on demande des armes à l’ennemi ? Cela fait deux ans que vous êtes ici sans nous envoyer aucune cartouche. On vous a chargés d’une mission précise. Nos frères et nos sœurs meurent chaque jour au combat.

Ils manquent de munitions et d’armes. Et vous ? Vous faites quoi ici ? Tu te crois chef après avoir pris un café avec Djamal Abdel Nasser ?» Cette déclaration a heurté la sensibilité de Ben Bella. Dans sa déclaration accordée à la chaîne privée El Bilad TV, Rabah Drif, présenté comme cadre au ministère de la Culture, qualifie ladite scène de «choquante et d’humiliante à l’égard de Ben Bella». «Bachir Derraïs n’a pas le droit de rabaisser les chefs révolutionnaires. Il devait équilibrer son film, car c’est l’Etat qui l’a financé et non lui. Il n’a qu’à débourser son propre argent s’il souhaite réaliser un film à sa guise», déclare Rabah Drif pour El Bilad TV.

En réalité, si les deux ministères, notamment celui de la Culture insistent sur le contenu du film, c’est parce que ce dernier qui dérange avant tout autre chose. Pourtant, Bachir Derraïs ne l’a jamais caché. Il a toujours déclaré que le contenu était politique.

Pour rappel, El Watan Week-end a vu le prémontage en exclusivité pour son édition du 19 août 2016. Dans ce long métrage sur Ben M’hidi, aucune balle n’a été tirée, comme on a l’habitude de le voir dans les précédents films sur commande sur les chefs révolutionnaires algériens.

Le contenu est strictement politique et parle, entre autres, de la vie de Ben M’hidi dont une partie de son enfance, de son recrutement par Boudiaf et Didouche et les réunions des Six qu’il organisait chez ses parents à Constantine.

Il traite aussi du Congrès de la Soummam et des conflits entre militaires et politiques, notamment sur l’histoire de la primauté du politique sur le militaire, des conflits entre les deux délégations, de l’extérieur et de l’intérieur, des différences idéologiques entre les chefs révolutionnaires et de leurs querelles mais aussi de tout ce qui les liait, notamment l’objectif suprême, l’indépendance de l’Algérie.

Le film est d’une qualité extraordinaire et peut devenir une référence en matière cinématographique et historique. C’est un peu l’histoire dont parlent les historiens, mais qui n’a jamais été introduite dans les manuels scolaires, de quoi s’attirer les foudres de la tutelle qui a l’habitude d’imposer sa vision cloisonnée dans les films d’histoire sur commande où on ne voit pas les choses qui fâchent.

Primauté

«Le contenu de mon film est le seul qui échappe au contrôle des deux ministères car les autres sont tous écrits sous pseudonyme par Rabah Drif qui ose critiquer un scénario qui le dépasse de très loin. Il écrit sous pseudonyme, car il est à la fois employé du ministère, profite de tous les privilèges offerts par la tutelle et prétend être un scénariste pour toucher les gros budgets alloués aux scénarios étatiques.

Nous savons tous que ses scénarii, dont celui sur Ben Badis et sur Ahmed Bey ne sont d’aucune utilité historique, politique ou publique. Le mieux est qu’il se taise !» menace Bachir Derraïs. Dans l’obligation de préserver son droit de réponse à Rabah Drif, nous avons tenté de le joindre, en vain.

Sur le sujet du contenu, Mohamed Larbi Merhoum explique que «même s’il voit en l’attitude des deux ministères un geste procédurier, cela cache, selon lui, une espèce de gêne par rapport à un certain nombre de choses dites dans le film». «Je pense que ce qui dérange, c’est l’idée de dire que la Révolution était un idéal. La guerre ce n’était qu’un moment ou un moyen de la Révolution. La Révolution a été réfléchie avant tout.

Quand on montre Larbi Ben M’hidi jouer une pièce théâtrale de Bertolt Brecht, cela veut dire que notre Révolution a été faite par des gens instruits. Le film de Derraïs est fidèle à tout ce que j’ai toujours su mon oncle Larbi Ben M’hidi.

Il a montré des gens humains qui ont pris conscience de la condition des Algériens et qui pouvaient, à la limite, fermer les yeux et avoir un parcours tout à fait louable auprès de l’administration française et devenir même des préfets, mais qui ont préféré faire la Révolution et ils l’ont bien réussie. C’est toute la différence entre son film et ceux sur Krim Belkacem et autres», explique Merhoum.

Et d’ajouter : «Je pense aussi que nous n’avons pas encore réglé l’histoire du Congrès de la soummam. La question de la primauté du politique sur le militaire. Le film de Derraïs souligne encore une fois que l’histoire de l’Algérie est prise en otage par les faiseurs au lieu d’être racontée par les penseurs.»

Les deux ministères que nous avons tenté de joindre n’ont pas répondu favorablement à nos sollicitations. Quant à Bachir Derraïs, il dit être conscient que le contenu dérange, mais que cela reste, selon lui, «un combat à mener». «Il faut se battre pour la vérité et ne jamais baisser les bras», dit-il. Sauf que la décision finale reviendra, selon lui, «aux deux ministères qui sont les seuls habilités à autoriser sa projection ou non».

Meziane Abane

In El Watan

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